—Vous m’avez fait appeler, Sire?
—Et comment, Maurice! Ça fait deux heures que j’attends! Non, mais, tu te rends compte? Deux heures… Moi…
D’indignation, notre Phare de la pensée suffoquait presque, et du sang injectait ses yeux à l’azur profond, tel un coucher de soleil en plein midi au bord de la mer.
—J’implore votre mansuétude, Sire: mon mobile était déchargé. Je n’ai trouvé votre Impérial SMS qu’il y a dix minutes…
—Bon, je m’en fous! Tu l’as échappé belle, mon cochon, demande à Riton… Hein, Riton, qu’il est pas passé loin de couic!
—C’est exact, Maurice… Sa Majesté voulait qu’on vous coupe la tête, ce matin.
—Mais, mais, mon Empereur Bien-Aimé, en quoi vous ai-je déplu? hoqueta le Sapir.
—«Quand y en a un, ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’y a des problèmes», c’est bien toi qui a dit ça?
Le Sapir ouvrit de grand yeux d’où s’écoulait l’étonnement bleu le plus vif, pareil aux eaux pétulantes où frétillent des truites vagabondes éberluées.
—J’ai dit ça, moi?
—Oui tu l’as dit.
—Je m’en souviens pas…
—Arrête de déconner, Maurice… Y a une vidéo qui circule sur internet, je l’ai vue, je t’ai entendu de mes propres oreilles…
—Si c’est sur internet, alors c’est une menterie, Sire…, et puis c’est pas bien grave, vu que vos sujets n’ont pas le droit de regarder n’importe quoi, ils seraient dans leur tort.
—Tu me fatigues, je sens que je vais rappeler le bourreau! Figure-toi que je l’ai renvoyé parce que t’arrivais pas, j’avais pas envie de lui payer des heures supplémentaires, à cette feignasse. Il me coupe une tête par quinzaine à tout casser, et ça me coûte la peau du cul. Bon, tu as toujours perdu la mémoire?
—Sire, vous ne voulez pas dire qu’ils m’ont filmé à la fête des Nicoliens de la Gaule du Milieu?
—Si, c’était là .
—Pff! Les salauds! Je vais vous expliquer, majesté… Ma secrétaire venait juste de m’enlever un point noir sur le nez, quand y a ce moricaud qui me demande un autographe. Je lui signe son papier, et en même temps je dis à Solange: quand y en a un, ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’y a des problèmes. Voilà , c’est tout: je parlais de mes points noirs.
—Faut pas dire un moricaud, et d’une! Ici, on est entre nous, tu peux, mais sinon faut pas dire ça. On dit: «un Franchois comme les autres», et de deux! Parce que maintenant, on a la ligue de défense des Franchois comme les autres qui nous tombe dessus. Faut faire gaffe, Maurice: ils paient la taxe sur les chaussures eux aussi, tu vois pas qu’ils décident de rester pieds nus en représailles?
—Ils ne tiendraient pas longtemps, Sire, si je puis me permettre, intervint le bon Saint-Henri: l’hiver arrive, et ils sont encore plus frileux que les autres Franchois.
—Possible, mais de quoi j’ai l’air, moi? À ta propre demande, j’ai fait décapiter le bailli d’Outrepart le mois dernier, tu te souviens? Il avait traité des Franchoises comme les autres de «gnaquedesnoix», et ça avait fait un scandale gros comme le cul de Mangeline… Et t’avais déclaré: «je ne tolérerai pas de propos racistes dans l’empire», c’était dans Le Journal, même!
Le Sapir des choses du dedans baissa piteusement le nez, en se grattant la fesse droite d’embarras.
—Voulez-vous ma démission, sire?
—Tout de suite les grands mots, comment tu y vas! Non, je te garde. Remarque, si t’étais arrivé à l’heure, c’est sûr, on te la coupait…T’as bien fait d’arriver en retard, j’ai eu le temps de réfléchir. Je me suis rappelé qu’on a été à l’école ensemble, que tu me faisais mes rédacs, tout ça… C’est pas rien, quand même, d’avoir un bon copain pour le dedans! Il me faut quelqu’un de confiance, avec le peuple, on sait jamais, et s’il faut lui rentrer dedans, j’aime autant que ça soit toi qui t’en occupes. Je vais dire au Premier sapir de convoquer le journaliste et Télé-Nicolas pour leur raconter ton histoire de point noir. Et après ça, le premier qui ricane, on l’ébouillante et on l’écorche sur la place publique pour l’exemple!
P-S. L’heure tardive m’a empêché de lire mes confrères… Pour une fois, c’est vers un autre billet de moi que je vous renvoie, publié sur Le Post, en soutien à Sarkofrance…

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