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Pour comprendre le Proche et Moyen Orient
Posté par Sarkome le 5 octobre 2008

 

Comme ce qui va suivre ne se trouve pas dans les livres d’histoire,  je m’en vais vous conter l’Histoire…

Comment l’Empire ottoman fut dépecé

Entre 1916 et 1922, l’empire ottoman et ses marches firent l’objet d’intenses tractations entre Français et Britanniques. Après 1918, les Etats-Unis se posèrent en arbitres, au nom du « droit des peuples ». Pourtant, à aucun moment, les populations locales ne furent réellement consultées. Le partage territorial en fut durablement fragilisé.

En 1914, les provinces arabes de l’Empire ottoman se trouvaient sous l’influence collective et multiforme des puissances européennes, auxquelles s’ajoutaient les Etats-Unis. Les Jeunes-Turcs, au pouvoir depuis 1908, cherchaient à se débarrasser de ces ingérences permanentes, mais au prix d’un centralisme autoritaire qui suscitait l’émergence d’un mouvement autonomiste arabe prêt à chercher des appuis chez les Européens.

La France était la puissance dominante en « Syrie naturelle », grâce à ses investissements économiques et à son rayonnement scolaire et culturel. On en arrivait à parler d’une « France du Levant ». Les Britanniques, qui occupaient l’Egypte depuis 1882, avaient fini par reconnaître -de mauvaise grâce - cette primauté.

En entrant en guerre en novembre 1914, les Ottomans entendaient s’affranchir des dominations étrangères et liquider les autonomismes locaux. Dès le début de 1915, la répression frappe les élites politiques arabes (pendaisons, exils en Anatolie). Des populations entières seront martyrisées (chrétiens du mont Liban décimés par la famine, sort tragique des Arméniens et autres chrétiens anatoliens déportés et massacrés). Cherchant à déstabiliser les deux grandes « puissances musulmanes » que constituent les empires coloniaux français et britanniques, les Ottomans appellent à la guerre sainte, au djihad. Les Britanniques s’en tiennent d’abord à un combat défensif à proximité du canal de Suez, tandis que l’armée anglo-indienne commence la conquête difficile de l’Irak à partir de Basra .

Mais le djihad menace l’Afrique du Nord française (et une partie de l’Afrique noire) et l’Inde britannique. Français et Britanniques se trouvent ainsi en position défensive, et cherchent une nouvelle formule juridique susceptible de rétablir leur ancienne domination. Ils envisagent d’abord de maintenir un Empire ottoman décentralisé, qui serait un protectorat de fait. En attaquant les Dardanelles (1915) pour menacer la capitale de l’Empire ottoman, ils sont contraints d’accepter la revendication russe sur Constantinople et donc de considérer un partage de la région.

L’échec sanglant des Dardanelles n’en remet pas en cause le principe. En suscitant un soulèvement du chérif Hussein, émir de La Mecque, ils espèrent mettre fin à la menace du djihad et créer un nouveau front contre les Ottomans. Le haut-commissaire en Egypte, Mac-Mahon, entretient donc une correspondance difficile avec le chérif Hussein pour le pousser à se révolter. Défaillances de traduction et malentendus sur le sens des mots utilisés compliquent encore le texte, déjà ambigu, de la correspondance, créant ainsi un imbroglio dont la solution est remise à plus tard.

Un certain nombre d’esprits romantiques du Caire, dont le plus célèbre sera T. E. Lawrence, le futur Lawrence d’Arabie, misent sur une renaissance arabe qui, fondée sur l’authenticité bédouine, se substituerait à la corruption ottomane et au levantinisme francophone. Ces bédouins, commandés par les fils de Hussein, les princes de la dynastie hachémite, accepteront naturellement une tutelle britannique « bienveillante ». Londres leur promet bien une « Arabie » indépendante, mais par rapport aux Ottomans. De leurs côtés, les Français veulent étendre leur « France du Levant » à l’intérieur des terres et construire ainsi une « grande Syrie » francophone, francophile et sous leur tutelle.

Comment fixer les limites entre l’Arabie britannique et la Syrie française ? La négociation est confiée au Français François Georges-Picot et à l’Anglais Mark Sykes. Elle dure plusieurs mois, reflétant l’évolution des rapports de forces, et se conclut en mai 1916 par un échange de lettres entre l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon, et le secrétaire au Foreign Office, Edward Grey . Les Français administreront directement une zone allant du littoral syrien jusqu’à l’Anatolie ; la Palestine sera internationalisée (condominium franco-britannique de fait) ; la province irakienne de Basra et une enclave palestinienne autour de Haïfa seront placées sous administration directe des Britanniques ; les Etats arabes indépendants confiés aux Hachémites seront partagés en deux zones d’influence et de tutelle, l’une au nord confiée aux Français, l’autre au sud aux Britanniques. La ligne dite Sykes-Picot, qui divise le Proche-Orient, doit aussi permettre la construction d’un chemin de fer britannique de Bagdad à Haïfa. Russes et Italiens donnent leur approbation à cet accord, dont les Hachémites ne sont informés qu’en termes voilés et confus.

Au début de 1917, les Britanniques commencent la conquête difficile de la Palestine. En avril, les Etats-Unis entrent en guerre comme « associés » - et non « alliés » - de la France et de la Grande-Bretagne contre l’Allemagne. La mécanisation croissante de la guerre achève la prise de conscience franco-britannique de leur dépendance envers le pétrole (en 1918, la guerre sera gagnée par les Alliés grâce à un « flot de pétrole »).

Le président Woodrow Wilson ne se sent aucunement lié par les accords « secrets » contractés par ses partenaires. Il se pose en défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, bien qu’il ne soit pas très clair dans son esprit si cela vaut aussi pour les peuples non blancs, comme les « bruns » (les Arabes) et les « jaunes » - pour les « noirs », il n’en est pas question .

Les Anglais du Caire veulent remettre en cause l’accord passé avec les Français, au moins pour la Palestine, si ce n’est pour le reste de la Syrie. Et ils disposent maintenant de solides appuis à Londres. Ils savent utiliser avec sincérité la rhétorique wilsonienne : sur les ruines de l’Empire ottoman, Arabes, Kurdes, Arméniens, Juifs coopéreront sous la tutelle bienveillante des Britanniques.

Sykes utilise dans ce sens le mouvement sioniste, ce qui conduira à la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 annonçant l’établissement « en Palestine » d’un Foyer national juif. La stratégie britannique va reposer sur l’occupation du terrain avec l’encouragement donné à la révolte arabe de s’étendre à la Syrie (mais non à la Palestine) et sur une succession de déclarations officielles allant dans le sens de l’autodétermination. Pour Londres, le droit des peuples signifie le droit de choisir la tutelle britannique. Quand des nationalistes arabes radicaux refusent cette domination, ils sont ravalés au statut infamant de « Levantins », qu’ils partagent avec les éléments pro-français (en général des chrétiens).

En 1918, la question pétrolière devient dominante. Selon l’accord, la France devrait contrôler la région de Mossoul, où se trouvent d’importantes réserves potentielles, mais les Britanniques, eux, ont les droits de concession. Georges Clemenceau veut bien satisfaire le groupe de pression colonial, mais en se limitant à une « Syrie utile » ne comprenant pas la Terre sainte, mais permettant un accès aux ressources pétrolières. Une trop grande extension territoriale impliquerait de lourdes charges d’administration sans commune mesure avec les revenus que l’on pourrait en tirer. C’est l’abandon de la revendication de la « Syrie intégrale » (on dirait actuellement « Grande Syrie »). Au lendemain de l’armistice, il traite directement et sans témoin avec Lloyd George du partage du Proche-Orient.

Dans son journal, le 11 décembre 1920, Maurice Hankey, secrétaire du gouvernement britannique, notera : « Clemenceau et Foch ont traversé [la mer] après l’armistice, et on leur a donné une grande réception militaire et publique. Lloyd George et Clemenceau ont été conduits à l’ambassade de France… Quand ils furent seuls… Clemenceau dit : "Bien. De quoi devons-nous discuter ?" "De la Mésopotamie et de la Palestine", répondit Lloyd George. "Dites-moi ce que vous voulez", demanda Clemenceau. "Je veux Mossoul", dit Lloyd George. "Vous l’aurez", a dit Clemenceau. "Rien d’autre ?" "Si, je veux aussi Jérusalem", a continué Lloyd George. "Vous l’aurez", a dit Clemenceau, "mais Pichon fera des difficultés pour Mossoul". Il n’y a absolument aucune trace écrite ou mémorandum fait sur le moment (…). Cependant, en dépit de grandes pressions de la part de ses collègues et de toutes sortes de parties concernées, Clemenceau, qui a toujours été inflexible, ne revint jamais sur sa parole et je suis bien placé pour dire que Lloyd George ne lui en a jamais laissé l’occasion. C’est ainsi que l’histoire est faite. »

Les Français ayant conditionné tout accord territorial à un partage de l’accès au pétrole, les deux négociations vont se dérouler parallèlement. Dès le début de la conférence de la paix, le président Wilson refuse l’annexion des anciennes colonies allemandes d’Afrique et du Pacifique aux Empires français et britanniques : il veut les confier à la future Société des nations (SDN). Lloyd George manoeuvre habilement en proposant la création de « mandats » de la SDN, qui seraient confiés de façon temporaire à une puissance « civilisée » chargée de les amener à l’indépendance. Il y introduit discrètement les provinces arabes de l’Empire ottoman (Mandats dits A). Wilson accepte (janvier 1919).

Un face-à-face franco-britannique

Les principaux intéressés ne sont pas informés et seront appelés à comparaître devant le Conseil suprême allié (dit Conseil des dix). Nationalistes arabes, pro-français (syrianistes) et sionistes (les Anglais ont intercepté une délégation libanaise pour lui interdire de venir en France) parleront ainsi, en février 1919, sans connaître réellement la règle du jeu. Lloyd George laisse ses représentants engager une épreuve de force avec les Français. La question est de savoir s’il y aurait un mandat unique sur l’ensemble du Proche-Orient (et dans ce cas certainement confié aux Britanniques) ou s’il y aurait deux mandats, l’un français, l’autre britannique. Les Français tiennent bon.

Wilson, exaspéré, fait alors décider la création d’une commission chargée de consulter les populations sur le choix de la puissance mandataire. Brusquement, les Britanniques se rendent compte que les Arabes de Palestine et d’Irak pourraient ne pas demander leur tutelle. De leur côté, les Français craignent que les Syriens leur soient hostiles et qu’ils se trouvent contraints d’accepter la revendication d’un Etat libanais à majorité chrétienne. Les deux puissances européennes se retirent de la commission, qui sera dirigée exclusivement par des Américains.

Cette dernière, après avoir entendu les Arabes palestiniens rejeter le sionisme, les Libanais chrétiens accepter la France et les Arabes syriens exiger l’indépendance, conclut au choix d’un mandataire… américain (28 août 1919) ! Il est trop tard : le Sénat américain rejette le traité de Versailles, et les Américains se retirent de toutes les conférences interalliées.

Français et Britanniques se retrouvent ainsi face à face. Le rapport de forces sur le terrain s’est infléchi en faveur des premiers, qui disposent de moyens militaires accrus alors que Londres démobilise. La division en mandats est entérinée. De la conférence de Deauville (septembre 1919) à celle de San Remo (avril 1920), on se contente d’ajuster la ligne Sykes-Picot. La frontière palestinienne est déplacée de quelques kilomètres vers le nord. La Transjordanie reliera la Palestine à l’Irak, ce qui permettra de créer un corridor assurant dans l’immédiat le passage des lignes aériennes vers l’Inde et, à moyen terme, d’installer un oléoduc transportant le pétrole d’Irak vers la Méditerranée (l’idée de chemin de fer appartient au passé). Les Français disposeront d’un quart des parts (ultérieurement 23,75 %) au sein du consortium chargé d’exploiter ce pétrole.

Reste à imposer le régime des mandats par une dernière épreuve de force. En Palestine, en Syrie et en Irak, Français et Britanniques engageront des opérations débouchant sur une guerre pour mater les populations indigènes.

La division du Proche-Orient en plusieurs Etats n’était pas en soi condamnable : les Hachémites l’avaient envisagée dès le début en faveur des fils aînés de Hussein. Mais elle s’est opérée contre la volonté des populations et en utilisant une rhétorique libérale que l’utilisation de la force rendait vide de sens. Par rapport à l’évolution politique de la dernière décennie ottomane, où la cooptation des notables et l’établissement d’un système électoral, certes très imparfait, avaient tracé la voie à une vraie représentation politique, l’autoritarisme franco-anglais constitue une régression durable.

En tant que découpage territorial, le partage a duré, essentiellement parce que les nouvelles capitales et leurs classes dirigeantes ont su imposer leur autorité sur le nouveau pays. Mais les événements de 1919-1920 furent ressentis comme une trahison des engagements pris (en premier lieu, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes). Ils dépossédèrent surtout les élites locales de leur destin. Quand le nationalisme arabe reviendra en force, il ne reconnaîtra pas la légitimité de ce découpage et appellera à la constitution d’un Etat unitaire, panacée à tous les maux de la région. Les Etats réels seront ainsi frappés d’illégitimité et durablement fragilisés. La constitution du Foyer national juif entraînera la région dans un cycle de conflits qui semble loin de se terminer.

Périodiquement, le spectre d’un nouveau « Sykes-Picot » ou partage du Proche-Orient imposé de l’extérieur resurgit. La prétention occidentale d’une supériorité morale fondée sur l’application de la démocratie et du libéralisme apparaît alors comme une sinistre mystification. C’est peut-être la conséquence la plus néfaste des choix de la période 1916-1920, régulièrement renouvelés depuis.

Accords Sykes-Picot
1916

Lettre au secrétaire au Foreign Office

Monsieur le Secrétaire d’État

Désireux d’entrer dans les vues du gouvernement du Roi et de chercher à détacher les Arabes des Turcs en facilitant la création d’un État ou d’une confédération d’États arabes, le gouvernement de la République avait accepté l’invitation qui lui avait été adressée par le cabinet britannique en vue de fixer les limites de cet État et des régions syriennes où les intérêts français sont prédominants. A la suite des conférences qui ont eu lieu à ce sujet à Londres et des pourparlers qui se sont poursuivis à Petrograd, un accord s’est établi. J’ai été chargé de faire connaître à Votre Excellence que le gouvernement français accepte les limites telles qu’elles ont été fixées sur les cartes signées par Sir Mark Sykes et M. Georges Picot, ainsi que les conditions diverses formulées au cours de ces discussions. Il demeure entendu que :

1. La France et la Grande-Bretagne sont disposées à reconnaître et à soutenir un État arabe indépendant ou une confédération d’États arabes dans les zones (A) et (B) indiquées sur la carte ci-jointe, sous la suzeraineté d’un chef arabe. Dans la zone (A) la France et dans la zone (B) la Grande-Bretagne auront un droit de priorité sur les entreprises et les emprunts locaux. Dans la zone (A) la France et dans la zone (B) la Grande-Bretagne seront seules à fournir des conseillers ou des fonctionnaires étrangers à la demande de l’État arabe ou de la confédération d’États arabes.

2. Dans la zone bleue la France et dans la zone rouge la Grande-Bretagne seront autorisées à établir telle administration directe ou indirecte ou tel contrôle qu’elles désirent et qu’elles jugeront convenable d’établir, après entente avec l’État ou la confédération d’États arabes.

3. Dans la zone brune sera établie une administration internationale dont la forme devra être décidée après consultation avec la Russie et, ensuite, d’accord avec les autres alliés et les représentants du chérif de La Mecque.

4. Il sera accordé à la Grande-Bretagne : les ports de Haïfa et d’Acre ; la garantie d’une quantité définie d’eau du Tigre et de l’Euphrate dans la zone (A) pour la zone (B). Le gouvernement de Sa Majesté, de son côté, s’engage à n’entreprendre, à aucun moment, des négociations en vue de la cession de Chypre à une tierce puissance sans le consentement préalable du gouvernement français.

5. Alexandrette sera un port franc en ce qui concerne le commerce de l’Empire britannique et il ne sera pas établi de différence de traitement dans les droits de port, ni d’avantages particuliers refusés à la marine ou aux marchandises anglaises ; il y aura libre transit pour les marchandises anglaises par Alexandrette et par chemin de fer à travers la zone bleue, que ces marchandises soient destinées à la zone rouge, la zone (B), la zone (A) ou en proviennent ; et aucune différence de traitement ne sera établie (directement ou indirectement) aux dépens des marchandises anglaises sur quelque chemin de fer que ce soit, comme aux dépens de marchandises ou de navires anglais dans tout port desservant les zones mentionnées. Haïfa sera un port franc en ce qui concerne le commerce de la France, de ses colonies et de ses protectorats et il n’y aura ni différence de traitement ni avantage dans les droits de port qui puisse être refusé à la marine et aux marchandises françaises. Il y aura libre transit pour les marchandises françaises par Haïfa et par le chemin de fer anglais à travers la zone brune, que ces marchandises soient en provenance ou à destination de la zone bleue, de la zone (A) ou de la zone (B) et il n’y aura aucune différence de traitement directe ou indirecte aux dépens des marchandises françaises sur quelque chemin de fer que ce soit, comme aux dépens des marchandises ou des navires français dans quelque port que ce soit desservant les zones mentionnées.

6. Dans la zone (A), le chemin de fer de Bagdad ne sera pas prolongé vers le sud au-delà de Mossoul, et dans la zone (B), vers le nord au-delà de Samarra, jusqu’à ce qu’un chemin de fer reliant Bagdad à Alep dans la vallée de l’Euphrate ait été terminé, et cela seulement avec concours des deux gouvernements.

7. La Grande-Bretagne aura le droit de construire, d’administrer et d’être seule propriétaire d’un chemin de fer reliant Haïfa avec la zone (B). Elle aura en outre un droit perpétuel de transporter ses troupes, en tout temps, le long de cette ligne. Il doit être entendu par les deux gouvernements que ce chemin de fer doit faciliter la jonction de Bagdad et Haïfa, et il est de plus entendu que si les difficultés techniques et les dépenses encourues pour l’entretien de cette ligne de jonction dans la zone brune en rendent l’exécution impraticable, le gouvernement français sera disposé à envisager que ladite ligne puisse traverser le polygone Banias-Keis Marib-Salkha d- Tel Hotsda-Mesmie avant d’atteindre la zone (B).

8. Pour une période de vingt ans, les tarifs douaniers turcs resteront en vigueur dans toute l’étendue des zones bleue et rouge aussi bien que dans les zones (A) et (B) et aucune augmentation dans les taux des droits ou changement des droits "ad valorem" en droits spécifiques ne pourra être fait, si ce n’est avec le consentement des deux puissances. Il n’y aura pas de douanes intérieures entre aucune des zones ci-dessus mentionnées. Les droits de douane prélevables sur les marchandises destinées à l’intérieur seront exigés aux ports d’entrée et transmis à l’administration de la zone destinataire.

9. Il sera entendu que le gouvernement français n’entreprendra, à aucun moment, aucune négociation pour la cession de ses droits et ne cédera les droits qu’il possédera dans la zone bleue à aucune autre tierce puissance, si ce n’est l’Etat ou la confédération d’Etats arabes, sans l’ agrément préalable du gouvernement de Sa Majesté qui, de son côté, donnera une assurance semblable au gouvernement français en ce qui concerne la zone rouge.

10. Les gouvernements anglais et français, en tant que protecteurs de l’État arabe, se mettront d’accord pour ne pas acquérir, et ne consentiront pas à ce qu’une tierce puissance acquière de possessions territoriales dans la péninsule arabique, ou construire une base navale dans les îles, ou sur la côte est de la mer Rouge. Ceci toutefois n’empêchera pas telle rectification de la frontière d’Aden qui pourra être jugée nécessaire, par suite de la récente agression des Turcs. 11. Les négociations avec les Arabes pour les frontières de l’État ou de la confédération d’Etats arabes continueront, par les mêmes voies que précédemment, au nom des deux puissances.

La Palestine et la Cisjordanie

A la fin du XIX ème siècle, l’empire ottoman est en état de déliquescence et il a du renoncer à certains privilèges souverains au profit d’autres grandes puissances. Ainsi s’est installé un régime de " capitulations " au profit de la Grande-Bretagne, de la France, de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse.

Les Ottomans ont été obligés de déférer à ces nations la protection de leurs ressortissants ; de les laisser établir des missions religieuses, ouvrir des écoles, construire des chemins de fer ; ils ont du concéder aussi des avantages économiques. De fait, quand éclate la Première Guerre mondiale, cet empire est moribond. Les gouvernements français et britannique n’attendent même pas sa fin. Ils se partagent son énorme héritage dès le début du conflit dévastateur, sachant que les jeux sont faits. Ils rappellent à plusieurs reprises tout l’intérêt qu’ils portent l’un et l’autre au Moyen-Orient.

La France demande que lui soit reconnue une suprématie sur la Syrie et sur la Palestine. Elle réclame l’appui de la Russie pour parvenir à ses fins, et lui propose en contre-partie de soutenir ses revendications dans la région de Constantinople. Mais Russes et Britanniques s’opposent aux exigences françaises, et les dirigeants de la révolte arabe organisée par Lawrence d’Arabie se sont joints au refus russo-britannique.

Les divergences profondes d’intérêts entre la France et l’Angleterre les ont amenées à créer en 1916 une commission mixte de négociation bi-partite, la Commission Sykes-Picot. Les recommandations de la Commission, acceptées par les deux grandes puissances, relèvent d’un accord signé en 1916, l’accord Sykes-Picot sur le partage du Moyen Orient.

La zone française s’étendait, selon cet accord, d’une ligne partant du nord de Haïfa et du lac de Tibériade en Palestine vers le nord et l’est, incluant le Liban et la Syrie.

La zone britannique s’étendait au sud de cette ligne et incluait la Jordanie et l’Irak d’aujourd’hui. Une large zone contenant les lieux saints sera sous contrôle international. Parallèlement, et en secret, d’autres négociations sont menées par Sir Henry Mac-Mahon, Haut-Commissaire britannique en Egypte et Hussein Ibn Ali, le cherif de La Mecque. Les Britanniques s’engagent à reconnaître l’indépendance des Arabes à condition que ceux-ci les aident à chasser les Turcs de leur territoire, en fomentant une révolte arabe. Selon cet accord, l’état arabe indépendant incluait-il la Palestine ? Les Anglais démentent catégoriquement. Les Arabes le certifient. Un imbroglio en tout cas qui démasque la mauvaise foi des Britanniques. Car les deux accords, Sykes-Picot et Mac-Mahon-Hussein, sont contradictoires.

La conquête de la Palestine par l’armée britannique vers la fin de la guerre a aussi changé la donne. Des négociations nouvelles sur les frontières de la Palestine s’engagent entre la France et l’Angleterre au cours des années 1919-20.

Ces négociations sont conclues par la signature le 23 décembre 1920 d’une nouvelle convention qui fixe les frontières des territoires entre les zones française et britannique. Il y a un long marchandage et échange de territoires dans le nord de la Palestine. Ainsi les hauteurs du Golan sont rattachées à la Syrie après avoir été incluses dans le territoire de la Palestine, en échange de certaines zones autour du Lac du Houlé et du lac de Tibériade (Kinneret) en Galilée.

En poussant la frontière le long du Jourdain de 50 mètres vers l’est et de dix mètres à l’est du lac, ces quelques changements ont permis une autre répartition des sources d’eau entre la Syrie et le Liban d’une part, et la Palestine de l’autre. Le Lac de Tibériade, unique source d’eau douce, est inclus dans le territoire de la Palestine.

Les frontières définitives de la Palestine ainsi fixées sont ratifiées par la SDN dans le cadre du mandat accordé à la Grande-Bretagne.

Le problème des frontières du Moyen-Orient, fixées par divers accords contradictoires, sont extrêmement complexes et sont l’objet de nombreuses études. Il ne s’agit ici que de souligner quelques grandes lignes de ces accords pour expliquer les conditions dans lesquelles ces frontières ont été fixées.

L’Irak ou l’équilibre impossible

Dès avant le premier conflit mondial, la Grande-Bretagne avait montré quelque intérêt pour les trois vilayets de Bagdad, Mossoul et de Bassorah. Deux facteurs les y poussaient : la sécurité de la route des Indes, à une époque où l’Allemagne s’intéressait beaucoup à l’Empire ottoman, et un potentiel pétrolier prometteur. A toute fin utile, un consortium international à majorité anglaise, la Turkish Petroleum Company, avait été fondé en 1911, qui activait les recherches dans la région de Mossoul. L’entrée en guerre de la Turquie aux côtés des empires centraux conduisit les Britanniques à s’emparer de Bagdad en 1917 et de Mossoul en 1918. La Mésopotamie tombait ainsi dans l’escarcelle britannique, conformément aux accords de partage d’influence (accords Sykes-Picot) conclus secrètement avec la France en 1916.

Il restait à donner une forme présentable à cette annexion. Après avoir songé à une administration directe calquée sur celle de l’Inde, les Britanniques, au vu du mauvais accueil qui leur était fait, compte tenu aussi des pressions américaines, se rallièrent à la formule du mandat sous contrôle de la Société des nations. Celui-ci fut officialisé par la conférence de San Remo en avril 1920. Peu après, le 10 août, le traité de Sèvres obligeait la Turquie à reconnaître la perte de ses possessions arabes. Pour calmer l’hostilité des populations à cette forme déguisée de souveraineté étrangère, les Britanniques intronisèrent Fayçal Ier comme roi d’Irak. Celui-ci était le fils d’Hussein, chérif de La Mecque, auquel la Grande-Bretagne avait promis, pour prix de son soulèvement contre les Turcs, un vaste royaume arabe quelque peu contradictoire avec la logique de partage des accords Sykes-Picot. De fait, le royaume arabe ne vit pas le jour, en raison de l’hostilité française notamment, et Hussein dut se contenter de voir ses fils Fayçal et Abdallah monter respectivement sur les trônes de l’Irak et de la Transjordanie.

Le soulèvement antimandataire de 1920-1922 ayant été maîtrisé par le bombardement des populations soulevées (cela deviendra une habitude), la Grande-Bretagne organise le mandat au mieux de ses intérêts, représentée sur place par un haut-commissaire et relayée par quelques politiciens dévoués, tel Nouri Saïd, un ancien compagnon du colonel Lawrence, appelé à devenir l’homme lige des Britanniques jusqu’à la révolution de 1958 dirigée par le général Kassem. Une Constitution est adoptée en 1925, qui fonde une monarchie héréditaire et en apparence parlementaire. Les frontières sont définitivement tracées avec l’intégration, jusqu’alors litigieuse, de Mossoul et du Kurdistan. Et, un accord ayant été conclu en 1928 entres les « majors » du pétrole, la Turkish Petroleum Company est transformée l’année suivante en Irak Petroleum Company (IPC), cartel international détenteur de l’exploitation de l’or noir.

Ayant ainsi consolidé ses positions, la Grande-Bretagne s’offre le luxe de mettre fin au mandat pour prouver sa sollicitude au monde arabe. L’accord anglo-irakien du 30 juin 1930 substitue un ambassadeur au haut-commissaire, ce qui revient à une reconnaissance de l’indépendance doublée d’un traité d’alliance. L’ancienne puissance mandataire conserve deux bases aériennes, outil primordial de maintien de l’ordre, et le droit d’occuper le territoire irakien en cas de guerre. Indépendance toute nominale, donc, dès lors que la monarchie et le personnel politique demeurent dévoués à la permanence des intérêts britanniques. C’est dans l’armée, en fait, que se développe une opposition nationaliste, sensible à la propagande arabe, elle-même attisée par l’Allemagne nazie. Le premier coup d’Etat militaire (il y en aura beaucoup d’autres) se produit en octobre 1936. L’opposition anti-anglaise s’organise autour de quatre colonels qui, en avril 1941, portent au pouvoir Rachid Ali. Celui-ci dépose le régent et ouvre les hostilités contre les Britanniques qui ripostent et devancent une éventuelle aide allemande aux conjurés. Nouri Saïd revient au pouvoir et supervise une réorganisation qui, par sa brutalité, mine la légitimité de la monarchie hachémite.

Hormis quelques transformations de la société irakienne activées par le plan de développement adopté en 1952, les années de l’après-guerre s’inscrivent dans la continuité. Dominé par la grande bourgeoisie sunnite et des partis de gouvernement sans ancrage réel dans la population, le jeu politique relève de l’agitation brouillonne. Docile, Nouri Saïd a signé en février 1955 le pacte de Bagdad qui inscrit l’Irak dans une alliance occidentale inspirée par le containment américain, alors même que l’Egypte du colonel Nasser s’ouvre à l’Union soviétique. Or, l’exemple de l’Egypte, dont le groupe des « officiers libres » a renversé la monarchie en 1952 et où Nasser a procédé à l’audacieuse nationalisation du canal de Suez en 1956, devient contagieux. Quand Nouri Saïd donne l’ordre à l’armée de se porter au secours du roi Hussein de Jordanie, dont le trône est menacé, un groupe d’officiers dominé par le général Kassem et le colonel Aref s’empare du pouvoir à Bagdad le 14 juillet 1958, le roi Fayçal II et son oncle Abdulillah, l’ancien régent, sont abattus au palais et Nouri Saïd se suicide. La République irakienne est née.

Ambitions internationales

La « révolution » du 14 juillet 1958 ouvre une décennie confuse où les conflits de ligne entre nationalistes radicaux et modérés, entre nassériens et baasistes, masquent mal des rivalités personnelles et des conflits d’intérêts. Kassem entreprend de marginaliser le parti Baas (surtout après une tentative d’attentat contre Kassem, en octobre 1959, dans laquelle est impliqué un certain Saddam Hussein), et de réprimer la rébellion kurde en 1959 et 1961. Un nouveau coup d’Etat, en février 1963, conduit à un alignement de l’Irak sur l’Egypte nassérienne. Trois ans plus tard, nouveau changement de titulaire et revirement sur la question kurde via l’accord du 29 juin 1966 passé avec le leader kurde Mustafa al-Barzani qui, outre une suspension d’armes, prévoit la reconnaissance des droits nationaux des Kurdes dans la future constitution.

Pendant ce temps, le Baas, qui s’est reconstitué clandestinement dans la population civile et dans l’armée, attend son heure. Le 17 juillet 1968, un groupe armé dirigé par le général Hassan al-Bakr encercle le palais présidentiel. Une seconde « révolution » , le 30 juillet, conforte la prééminence du Baas. Saddam Hussein, qui a préparé de main de maître le coup d’Etat, s’impose rapidement comme le numéro deux, puis comme le véritable homme fort du régime. Chargé d’organiser les milices baasistes qui vont se livrer à une vigoureuse répression des opposants (communistes et nassériens), il est nommé en 1969 vice-président du Conseil de commandement de la révolution, la plus haute instance de décision. Quand, en juillet 1979, le maréchal Al-Bakr se retire pour raisons de santé, il lui succède tout naturellement. Regroupant entre ses mains tous les pouvoirs, il inaugure son règne par une purge sanglante de son entourage. Le ton est donné.

La décennie 1968-1979 n’en est pas moins la plus prometteuse de l’histoire irakienne. La manne pétrolière, activée par le relèvement brutal des prix en 1974, permet de financer de grands projets d’équipement et de modernisation économique. L’Irak sort de son sous-développement même si les retombées de la croissance demeurent inégalement réparties dans la population. Sur le plan extérieur, l’Irak vise à la respectabilité d’une grande puissance régionale. Le traité sovieto-irakien d’avril 1972 fait de l’URSS le partenaire prioritaire, mais sans que soient négligées des relations avec les pays occidentaux, la France, notamment, qui bénéficie de rapports privilégiés comme pays acheteur de pétrole et fournisseur de matériels militaires et nucléaires.

Maître de l’Irak, Saddam Hussein nourrit pour son pays les plus vastes ambitions, économiques et internationales. De même que le Baas avait disputé au nassérisme la cause du panarabisme, il dispute à la Syrie le leadership du monde arabe. Il épouse pour ce faire les positions des plus extrémistes, même s’il sait les mâtiner de réalisme, qu’il s’agisse de l’opposition irréductible à l’Etat d’Israël ou du soutien aux formations dissidentes de l’OLP. Quand la révolution islamique submerge l’Iran en 1979, sa détermination obéit sans doute à des motivations internes des chiites du Sud), mais veut signifier aussi le positionnement d’une grande puissance régionale capable de maintenir l’ordre et l’équilibre au Moyen-Orient. Cette guerre contre l’Iran (1980-1988), que l’Irak a voulue et gagnée grâce à un ample soutien international, laisse néanmoins une économie exsangue. D’où l’annexion du Koweït en 1990 et, par enchaînement, les deux guerres de 1991 et 2003.

Ce survol historique permet de dégager quatre paramètres d’un déséquilibre structurel dont les convulsions de l’Irak actuel sont en quelque sorte le prix à payer avant une hypothétique normalisation : la richesse pétrolière, l’irrédentisme kurde, le dualisme de l’islam chiite et sunnite et l’absence de tradition démocratique, qui traduisent en fait un quadruple déséquilibre économique, national, religieux et politique.

Il y a d’abord la richesse pétrolière de l’Irak, instrument privilégié de croissance, mais aussi objet de toutes les convoitises internationales. Par une série d’accords échelonnés entre 1929 et 1938, l’IPC s’est fait concéder un périmètre de recherches à peine inférieur au territoire irakien, alors même que les redevances de l’Etat, de l’ordre de 20 % de ses recettes, ont été calculées au plus juste. Un double pipeline est construit en direction de la Méditerranée, achevé en 1934, avec Tripoli (Liban) et Haïfa (Palestine) pour terminaux.

Malgré une révision à la hausse des redevances après la guerre, la quiétude pétrolière des grandes puissances ne fut guère troublée jusqu’à la chute de la monarchie. Dans le sillage du nassérisme, la République opéra une réappropriation qui trouva son terme avec la nationalisation de l’IPC en 1972. Auparavant, la France avait fait l’objet d’un traitement privilégié (accord Elf/Irak de 1968), qui récompensait la politique proarabe du général de Gaulle. Avec des réserves estimées à 4,7 milliards de tonnes (soit 20 % des réserves mondiales), une production atteignant 115 millions de tonnes en 1978 et un revenu pétrolier annuel de l’ordre de 20 milliards de dollars, l’Irak peut se lancer dans les années 70 dans une ambitieuse politique de développement économique planifié.

Mais la production pétrolière a chuté des deux tiers en raison de la guerre contre l’Iran et des dommages subis par les installations au sud du pays. Outre d’énormes besoins de reconstruction, l’Irak est grevé d’une dette extérieure de 60 milliards de dollars, redevable pour moitié aux monarchies du Golfe. Telle est la véritable cause de l’occupation et de l’annexion du Koweït en 1990, un ancien protectorat britannique que l’Irak a toujours revendiqué comme une province de la mère patrie et dont l’indépendance en 1961 n’a pas été reconnue. L’Irak accusait aussi le Koweït de pratiquer une politique de surproduction afin de maintenir le prix du baril aussi bas que possible, avec pour effet l’étranglement de l’économie irakienne. Mais, en l’occurrence, Saddam Hussein a sous-estimé la détermination américaine. Protecteurs de longue date des pétromonarchies, les Etats-Unis ne pouvaient tolérer la menace que ferait peser sur l’approvisionnement une concentration de l’ordre du tiers des réserves mondiales. Les attendus pétroliers de la guerre du Golfe de 1991 sont donc clairs et ils ne le sont pas moins, même s’ils relèvent davantage du non-dit, dans les causes et le déclenchement de la guerre d’Irak douze ans plus tard.

Instabilité gouvernementale

Autre facteur de déséquilibre permanent, la question kurde, qui n’a reçu jusqu’à présent aucun traitement satisfaisant. A la différence des Arabes, population sémitique, les Kurdes, qui représentent un quart de la population irakienne, sont des Indo-Européens dont la langue est apparentée au persan. Ils ne forment du reste qu’une part de la « nation kurde » partagée entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et très accessoirement la Syrie et l’Union soviétique. Le nationalisme kurde, qui s’était déjà opposé à la domination ottomane, s’est à nouveau confronté à la puissance mandataire. Celle-ci n’a pas tenu les vagues promesses prodiguées pendant la guerre et a opté en 1924 pour une intégration forcée des Kurdes dans les frontières de l’Irak. Les nombreux soulèvements armés (1919, 1923, 1931, 1933, 1935, 1943…) sont impitoyablement matés par l’armée irakienne, secondée au besoin par l’aviation britannique. Le leader nationaliste Mahmoud Barzani est contraint de s’exiler en URSS en 1945.

Le coup d’Etat de 1958 lui permet de rentrer en Irak et la junte militaire accepte de garantir les « droits nationaux » des Kurdes dans la Constitution provisoire. Bref répit. Pour conserver intact son pouvoir personnel, Kassem s’en prend à toutes les formations politiques, dont le Parti démocratique kurde, interdit en 1961, et mène une politique d’arabisation forcée. La guerre reprend donc avec son cortège d’horreurs (500 villages kurdes détruits, pour la plupart au napalm) et se prolonge de façon plus ou moins larvée jusqu’en 1970, ponctuée par quelques trêves, qui coïncident en général avec un changement des équipes dirigeantes à Bagdad.

L’avènement du Baas au pouvoir en juillet 1968 marque un infléchissement. Les difficultés rencontrées par les forces irakiennes contre les peshmergas (combattants) kurdes/ainsi que de discrètes pressions internationales, soviétiques notamment, ouvrent la voie à la conclusion d’un accord en mars 1970, prévoyant une large autonomie dans un délai de quatre ans. Mais cet accord, qui exclut la région de Kirkouk, riche en pétrole, est diversement accueilli. Quand le président Hassan el-Bakr promulgue unilatéralement la loi du 11 mars 1974, Barzani reprend la lutte armée, qui culmine pendant l’hiver 1974-1975. Celle-ci diminue fortement d’intensité après l’accord irano-irakien de mars 1975, qui a pour effet de tarir l’aide iranienne aux Kurdes.

L’irrédentisme retrouve toute sa vigueur après la guerre du Golfe quand, à la suite des chiites du Sud, les Kurdes se soulèvent en mars 1991 contre le pouvoir de Saddam Hussein que la coalition victorieuse a cru devoir maintenir. Les organisations nationalistes, regroupées dans le Front du Kurdistan, s’emparent des principales villes, dont Kirkouk. Mais les alliés laissent Saddam Hussein mener une contre-offensive dont la brutalité provoque une réaction de l’opinion internationale et de l’ONU. Une zone d’exclusion aérienne est signifiée à l’Irak au nord du 36e parallèle qui permet aux Kurdes de s’organiser dans une relative autonomie protégée. Parallèlement, les négociations échouent sur l’éternelle question de Kirkouk et sur le multipartisme. En fait, et même après la chute de Saddam Hussein en 2003, la question kurde demeure lancinante. Aucune grande puissance n’est prête à soutenir la création d’un Etat kurde indépendant, pas plus que les puissances régionales, à commencer par la Turquie, ne veulent tolérer un Etat kurde fédéré à l’Irak.

Les Kurdes sont de religion sunnite, mais le chiisme est majoritaire en Irak. Tel est, pour ne rien dire des minorités chrétienne et juive, le déséquilibre religieux qui traverse le siècle dès lors que le chiisme a toujours été maintenu en état d’infériorité sociale et politique. Outre les villes saintes de Najaf, Karbala et Kazimayn, la population chiite est surtout présente dans les plaines du Sud et à Bassorah, avant que l’exode rural n’en concentre une part dans les faubourgs de Bagdad. Déjà traités en parents pauvres durant la période ottomane, les chiites ont vu leur condition se dégrader durant la période de domination britannique. En tentant de s’opposer à l’instauration du mandat par la force, ils s’étaient attiré les foudres d’une sanglante répression. Par la suite, la Grande-Bretagne avait favorisé l’éclosion d’une classe politique, d’un système d’enseignement, d’une administration centrale et d’une armée dominée par la minorité sunnite. Oscillant entre révoltes sporadiques et légalisme résigné, les chiites eux-mêmes, tenus en main par leurs ayatollahs et leurs chefs tribaux, restaient volontairement à l’écart de l’appareil d’Etat, situation que les équipes républicaines au pouvoir depuis 1958 n’ont pas sensiblement modifiée, pas plus que la condition sociale misérable où se maintenaient la plupart d’entre eux.

Comme en Iran, le réveil religieux et politique du chiisme s’affirme sous l’égide de l’ayatollah Al-Hakim, fondateur en 1969 du mouvement al-Dawa Al-Islamiya ( « L’Appel de l’islam » ), et de son principal idéologue, l’ayatollah Mohammed Bakr Sadir. Le soutien du chiisme iranien y entre pour beaucoup, mais aussi l’orientation laïque du Baas au pouvoir. Après les émeutes de Najaf et de Karbala en février 1977, durement réprimées, et l’exécution de Bakr Sadir en juin 1979, Saddam Hussein peut craindre un soulèvement général du Sud chiite dans le sillage de la révolution iranienne. Ce soulèvement interviendra en fait au lendemain de la guerre du Golfe, après la défaite de l’Irak, encouragé par Téhéran et de façon indirecte par les Etats-Unis. Mais la réaction de Saddam Hussein fut à la mesure du péril et s’est traduite par le massacre de milliers de victimes par emploi de gaz asphyxiants. On comprend mieux dès lors la dimension religieuse des affrontements actuels et l’acuité de la question islamique dans la future constitution.

L’une des justifications américaines au déclenchement de la guerre d’Irak de mars 2003 était le « renversement de Saddam Hussein » - George Bush fils prenant à son compte ce que George Bush père n’avait pas fait - et implicitement de construire en Irak une véritable démocratie. Outre qu’il faudrait savoir ce que les Etats-Unis, pas toujours très exigeants sur le régime et les pratiques politiques de leurs alliés, entendent par démocratie, celle-ci suppose une tradition et un apprentissage qui ont jusqu’à présent fait totalement défaut. Le mandat britannique et, dans son sillage, la monarchie hachémite furent une piètre école de démocratie. La Constitution de 1925 énumérait bien quelques libertés et donnait la direction des affaires à un gouvernement responsable. Mais, à côté d’un Sénat désigné, la Chambre n’était élue qu’au scrutin indirect, qui revenait à concentrer le pouvoir législatif entre les mains d’une oligarchie de grands propriétaires (les cheikhs, anciens chefs tribaux) et de politiciens appartenant à la bourgeoisie sunnite. Les partis se faisaient et se défaisaient au gré des intérêts personnels ou claniques, entretenant une instabilité gouvernementale endémique : on ne compte pas moins de 58 cabinets entre 1921 et 1958. Du reste, à la moindre alerte, les libertés constitutionnelles étaient suspendues par la loi martiale, qui fut par 16 fois décrétée durant la même période !

Pratique népotique du pouvoir

L’avènement du Baas et le régime de Saddam Hussein ne se traduirent par aucun progrès malgré l’élection en juin 1980 d’une Assemblée nationale au suffrage universel direct et secret. Election de pure façade dans la mesure où, sur les 250 députés qui la composent, 175 appartiennent au Baas ou aux organisations qui lui sont rattachées. Le Baas n’est pas né en Irak mais en Syrie, et au terme d’une longue préhistoire, sous l’impulsion de deux intellectuels, l’un chrétien, Michel Aflak, l’autre sunnite, Salah Bitar. Son programme, adopté lors du congrès fondateur en avril 1947, se résume à la devise « Unité, socialisme, liberté » , avec pour postulat l’unité de la grande nation arabe, sans référence explicite à l’islam. D’où une sensibilité laïque porteuse de conflits, avec le chiisme notamment. Si le contenu du socialisme reste vague, l’appel à la liberté supposait l’instauration de la démocratie pluraliste. Or, le propre du Baas, en Syrie comme en Irak, est de s’être affranchi de ses structures dirigeantes interarabes pour s’émanciper en directions régionales (c’est- à-dire nationales) autonomes, confisquées par les hommes forts au pouvoir, Hafez al-Assad en Syrie et Saddam Hussein en Irak. Parti d’encadrement des masses bien plus que parti de masse, doté d’une milice soigneusement sélectionnée et d’un redoutable appareil répressif, le Baas a gouverné l’Irak d’une main de fer, Saddam Hussein lui ayant ajouté le culte de la personnalité et une pratique très népotique du pouvoir. Les manifestations qui ont accueilli .sa chute en mars 2003 et la large participation populaire à l’élection de l’Assemblée constituante deux ans plus tard sont le signe d’une volonté de changement. Mais le chaos et le factionalisme qui se sont emparés du pays ne cessent de reculer l’échéance d’une démocratie pacifiée.


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Sarkome
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