La dernière de Darcos pour mieux sinistrer l’Education Nationale n’aura échappé à personne. Il s’agit de permettre aux établissements du premier degré de l’enseignement catholique de mettre en place des crèches pour accueillir les enfants en bas âge. Un point de plus pour l’enseignement confessionnel, grâce à la complicité d’un gouvernement rétrograde qui ne se soucie que de mettre à mal le service public de l’Education. Bien sûr, Monsieur le Ministre justifie cette mesure par la notion d’équité entre le privé et le public… Ben voyons!
Source Bellaciao
En vérité je vous le dis: l’enseignement confessionnel catholique marque là un pas de plus dans une stratégie organisée de longue date.
Petit bilan historique.
Sous la IIIe République, après le séisme de la séparation de L’Etat et de l’Eglise (catholique, comme on sait), un équilibre est à peu près atteint, au moins en principe, sur le territoire national, nonobstant l’importance relative du privé, bien implanté dans les départements de Bretagne et d’Alsace-Lorraine. Le maître-mot est le suivant: parité des financements. Aux écoles publiques un financement public; aux écoles privées, des fonds privés. La Loi Falloux établit les trois types d’établissements secondaires: généraux, technologiques et professionnels (ou techniques). Quel que soit l’échelon territorial mis en oeuvre, communes ou départements, l’Etat ne prend en charge que les établissements publics. La notion d’écoles privées apparaît, généralisation de tout ce qui ne dépend pas de l’Etat. Obligation est faite pour les établissements relevant du secteur privé de chercher un financement auprès d’associations ou de particuliers.
Comme on pouvait s’y attendre, le régime de Vichy décide, pour des raisons idéologiques, de pratiquer quelques entorses à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat concoctée par “le petit père Combes” en 1905.
Le ver est dans le fruit.
Après la Libération, on ne l’en délogera plus, malgré une tentative avortée.
En 1951, en effet, la Loi Marie accorde des bourses d’Etat aux élèves des établissements privés. Bien joué, Messieurs les ensoutanés! Heureusement, la Loi Barangé compense cet accroc à la laïcité de l’Etat en octroyant des allocations à l’association des parents d’élèves des établissements publics. Certes, ces lois ont depuis été abrogées, mais ce dont il est important de prendre acte, en l’occurrence, c’est du principe d’une intervention financière directe de l’Etat auprès des familles dans le domaine de l’Education, dans laquelle le privé est pris en compte. Va-t-on vers le chèque-éducation indistinct donné aux familles américaines par leur gouvernement?
1959. Un an après l’avènement de la Ve République voulue par le très catholique général De Gaulle, l’enseignement privé marque de nouveaux points. En effet, Michel Debré crée une catégorie spéciale d’établissements privés invités à passer un contrat “simple” ou “d’association” avec l’Etat. Tout le privé ne souscrit pas, par souci d’indépendance. C’est que le prix à payer est de se soumettre grosso modo à des programmes décidés par l’Etat, mais dont des inspecteurs bienveillants surveillent l’application relative, car le “caractère propre” des établissements catholiques n’est pas remis en cause.
En 1971, le président Pompidou pérennise cet état de choses. Son successeur au “nom d’emprunt”, le très-libéral Giscard d’Estaing, ira plus loin dans l’aide d’Etat accordée au secteur privé, en la personne de M. Guermeur. Une loi qui porte ce nom prévoit le financement public de la formation des enseignants du privé. Le prétexte (qui n’est pas, en soi, irrecevable) est d’harmoniser les pratiques didactiques et pédagogiques en France. Puisque tout le monde participe au financement du public, pourquoi tout le monde ne participerait-il pas à celui du privé? Dangereux sophisme: n’est-ce pas nier la nature même du privé?
1981. La gauche est (enfin) arrivée au pouvoir. Ministre de l’Education Nationale, un ancien de la SFIO, Alain Savary, tente d’aller jusqu’au bout des engagements de la campagne et fait voter une loi d’intégration du privé dans le public. On revient alors aux grands principes fondateurs de la gauche: l’Education est une affaire d’Etat, un enjeu trop important pour être confié au privé, dont les intentions ne sont pas forcément égalitaires et démocratiques. Il faudra quatre ans pour que la loi passe, et encore: elle est quelque peu radicalisée par une gauche décomplexée. Les protestations sont si vives que la loi est abrogée et l’idée abandonnée. C’est un des grands échecs de l’ère Mitterrand. Or, c’est aussi une grande victoire pour l’enseignement privé et confessionnel. Celui-ci a réussi à mobiliser près d’un million de citoyens (deux, affirment douteusement des médias quasi complices). Ce coup de force a réveillé la guerre scolaire qui, désormais, va servir de prétexte à un chantage éhonté de la part du privé pour marquer toujours plus de points… même et y compris sous les gouvernements de gauche!
Jugez par vous-mêmes.
1985. Un représentant de l’aile gauche du Parti Socialiste a repris la main: Jean-Pierre Chevènement. C’est néanmoins le statu quo. La loi Debré est simplement adaptée aux lois de décentralisation.
Par peur de voir se rallumer la guerre scolaire, Jack Lang cède sans cesse du terrain. Son accord avec Cloupet (représentant de l’enseignement confessionnel) en 1992, le rapport Vedel en 1993, la loi Bourg-Broc en 1994, instituent un réseau d’aide supplémentaire aux établissements catholiques, qui ont décidément le vent en poupe. Seul hic: le Conseil Constitutionnel abroge l’article 2 de cette dernière loi, qui visait à autoriser tout bonnement les collectivités locales à financer le privé… sans plafond!
Le ver avait décidément bien progressé dans la pomme de discorde de la laïcité, au point de mettre en défaut la Constitution elle-même!
Depuis, on ne le sait que trop, l’ex-ministre de l’Education Nationale Jospin, devenu premier ministre, a déçu et la gauche ne s’en est pas (encore) remise. La droite, favorable immémorialement à tout ce qui est privé pourvu que cela soit rentable et permette de sauver les bonnes vieilles traditions inégalitaires et conformistes, est revenue au pouvoir. Coup d’arrêt aux réformes de gauche, à ce “pédagogisme” trop moderne si décrié et aux généreux budgets favorisant l’enjeu de l’Education tant souligné par ses adversaires… Mais cela ne suffit plus à une droite avide de prendre sa revanche et qui se veut, à son tour, “décomplexée”!
2004. La loi sur les responsabilités locales améliore, dans son article 89, le financement des établissements privés du premier degré à travers “le forfait intercommunal”: les élèves hors communes peuvent être redirigés vers le privé si le public fait défaut (on va bientôt tout faire pour cela à travers des suppressions massives de postes du public), d’une part. De l’autre, les personnels non enseignants du privé se voient verser un forfait d’externat. Un pas est franchi: il s’agit de favoriser le privé. On progresse tout doucement vers le chèque-éducation, dont les conseillers et amis de M. Darcos, nouveau ministre en charge, réclament discrètement la mise en place, sur le mode américain, dans l’ombre de la rue de Grenelle. Pour la première fois, est en place un ministre issu d’une association militante pro-privé: les “Créateurs d’école”. Bien sûr, il aura pris soin d’en démissionner avant sa nomination. En quelque sorte, voilà une nouvelle manière de “main invisible”! Un lobbying souterrain avance ses pions, idéalement compatible avec cette rhétorique mensongère qui est la marque de fabrique de la campagne du candidat Sarkozy.
2008. Le plan “Espoir banlieues” (hyperbole ronflante en forme de leurre) encourage l’ouverture d’une cinquantaine de classes privées dans les quartiers dits sensibles… et réussit une entorse supplémentaire dans l’esprit laïc. Pour la première fois dans l’histoire de la République, l’Etat confie une mission éducative d’intérêt public à l’enseignement catholique. En effet, la logique du besoin reconnu est délibérément ignorée: l’aide de l’Etat est accordée à des établissements privés qui n’existent pas encore mais qu’on appelle à créer. Pour ce faire, on s’adresse à l’enseignement catholique, et non au privé en général. L’Etat reconnaît et encourage donc implicitement le monopole de l’enseignement confessionnel catholique au sein du privé.
Nous y sommes! La Caisse Nationale d’Allocations Familiales de l’Etat rembourse maintenant les crèches catholiques. Les communes pourront faire appel à des personnels privés pour garder les élèves des écoles les jours de grève. J’étais tenté de dire: ce n’est qu’un début. Mais j’espère avoir mis en évidence que ce début dure depuis longtemps. Il s’agit plutôt du… début de la fin!
Pour qui sonne le glas, en ce régime de sinistrose sarkozienne? Entre autres pour l’Education Nationale. Je n’ai aucun doute sur ce point. Ami, la vois-tu, cette ombre de soutane qui tire sur la corde à faire vibrer le clocher de joie?
NB Cet article doit beaucoup au livre d’Eddy Khaldi et de Muriel Fitoussi, OPA sur l’école publique (Demopolis), dont on ne saurait trop recommander la lecture urgente!
Il est important de ne pas oublier qu’un certain nombre de chrétiens ne marchent pas dans la combine et ne sont pas complices de cette OPA.
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